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Les ouvrages suivant font références à la Galicière, qu’il s’agisse du site romain, des usines de moulinages, des actions de l’association, d articles consacrés

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À lire:

Après la couverture : le texte paru dans le magnifique ouvrage de la DRAC « De pied en Cap ».

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PROPRIÉTÉ PRIVÉE… ENTRÉE AUTORISÉE

Ils n’ont aucun lien avec l’industrie textile. Ni avec Chatte, village isérois du Chambaran, ni même avec la famille qui a occupé les lieux pendant plus de cent ans. Et pourtant, les nouveaux propriétaires de la Galicière se sont lancés à corps perdu dans la sauvegarde et la médiation de ce patrimoine industriel en milieu rural.

« Attention ! Les machines sont empoussiérées. Pour les découvrir, prenez le temps de balayer l’écran ». C’est le message qui s’affiche lorsqu’on clique sur l’onglet « Machines » du site internet de la Galicière. À l’aide de la souris, on pénètre alors peu à peu à l’intérieur du moulinage. Cet outil de communication, réalisé par Jean-Pascal Crouzet — actuel propriétaire des lieux — est récompensé, en 2001, par un Net d’or, la première d’une longue liste de distinctions. Suivent sans tarder : le prix de la Région Rhône-Alpes, en 2001, pour l’exposition Inconnus à la fenêtre ; le prix de la Fondation Carrefour – Journées européennes du patrimoine 2002 (ministère de la Culture et de la Communication) ; le Prix rhônalpin du patrimoine en 2003 pour le projet de reconversion de la magnanerie en salle d’exposition etc. Un « gage de sérieux » qui a fondé la crédibilité du couple Crouzet auprès d’un réseau qui lui était encore étranger —avant de venir à Chatte, ils travaillaient à Paris dans le milieu de l’architecture. Dès 2004, la Galicière accueille plus de cent cinquante personnes pour un spectacle programmé dans le cadre d’un projet de la Communauté de communes et de la Conservation du patrimoine de l’Isère « visant à faire (re)découvrir, aux habitants, des sites patrimoniaux à travers la musique ou le théâtre ».

À L’ABANDON DEPUIS 1930

Le « site patrimonial » où vivent désormais Nadia et Jean-Pascal, c’est la Galicière. Ils l’ont acheté en 1997 au descendant des Crozel — la famille qui a dirigé l’usine de moulinage de 1808 à 1930. Les bâtiments datent, pour les plus anciens, de 1790 et abritent deux fabriques : en somme, un « complexe industriel rural ». Au rez-de-chaussée se trouvaient les ateliers de moulinage et de dévidage, à l’étage, les logements pour la famille ainsi que les dortoirs pour les ouvrières — une quarantaine d’entre elles étaient pensionnaires — et, dans les combles, la magnanerie.

Lors de sa première visite, le couple est bien sûr séduit par ce site mais il est surtout interloqué : rien n’a bougé, ou presque, depuis soixante-dix ans ! « On se retrouve avec un patrimoine unique qui a traversé le XXe siècle dans un état d’hibernation, en échappant aux restructurations et aux modernisations qui ont eu raison d’autres manufactures textiles », raconte Jean-Pascal. Les deux époux, conscients des enjeux de leur découverte, ne vont plus avoir qu’une idée en tête : la partager. Le projet n’est plus, comme il en fut question un temps, de changer d’activité pour ouvrir un musée. La priorité est plutôt de faire vivre le lieu en l’ouvrant au public afin de rendre compte d’une histoire économique et sociale.

Une chance que ces professionnels de l’architecture n’aient pas cédé à la tentation d’une « hyper-restauration » du lieu et qu’ils aient eu le bon réflexe : faire appel à d’autres professionnels. Ceux du patrimoine, d’abord, pour la recherche documentaire et l’inventaire. Dès 2003, les bâtiments ont été protégés (ISMH) et, depuis 2007, l’ensemble des machines est classée. Sylvie Vincent, de la Conservation du patrimoine de l’Isère, confirme la singularité de la Galicière où « les ateliers […] et la magnanerie ont conservé l’intégralité de leurs équipements : batterie de moulins à dévider et à retordre, établis, claies pour l’élevage des vers à soie. Tout aussi complet est le système hydraulique : les roues, mais également les arbres de transmission qui donnaient aux machines leur mouvement sont encore en place ». Ceux du textile ensuite – des anciens du métier, rencontrés lors des réunions du réseau animé par la DRAC — pour les connaissances plus techniques.

LE « PARTAGE CITOYEN »

L’exposition Inconnus à la fenêtre l’atteste : ce qui intéresse les Crouzet dans le rapport au patrimoine, c’est avant tout la dimension humaine. Par rapport aux générations qui nous ont précédés. Par rapport aussi à celles qui vivent le temps présent. En témoigne l’aventure humaine que représente l’association Les Amis de la Galicière. L’histoire commence lors de L’appel du 18 juin 2000, quand, face à l’ampleur des travaux de déblaiement à effectuer, le couple demande à quelques bonnes volontés de venir lui prêter main-forte. Une quarantaine de personnes répondent « présent » et, dès le mois d’août suivant, l’association voit le jour. Depuis lors, chaque année, des week-ends Ateliers rassemblent quelques dizaines d’adhérents pour une journée marquée du sceau de l’efficacité, de la solidarité et de la convivialité. Un exemple réussi de partenariat « privé-privé », qui voit des particuliers-propriétaires et une association conjuguer leurs efforts. Avec les mêmes objectifs : la sauvegarde et l’animation du site.

S’il fallait qualifier les actions menées à la Galicière, c’est peut-être au vocabulaire des politiques culturelles qu’il faudrait faire appel : le maître mot pourrait bien être alors interdisciplinarité. Car, pour sensibiliser le public et redonner du sens aux « patrimoines délaissés » que concentre l’ancienne manufacture, divers langages artistiques sont convoqués : le théâtre, l’art contemporain, la musique… Ainsi, en écho au travail de l’ethnologue Sylvette Béraud-Williams, spécialiste des chants des « ouvrières en soie », Entresol, le chœur d’hommes de Chatte, s’est vu confier la mise en voix. Au fond, il s’agit d’inciter les habitants à (re)franchir les portes de la Galicière — un endroit où les Chattois aimaient pourtant flâner quand plus personne n’y habitait. Et de leur prouver à nouveau que la mémoire locale n’a pas été usurpée par les nouveaux propriétaires… Bien au contraire ! Prendre en charge l’héritage du passé, respecter l’esprit du lieu, contribuer à la mise en commun d’un patrimoine – fût-il une propriété privée : le « partage citoyen », tel est bien le message de la Galicière.

Inconnus à la fenêtre

Juin 2002. La Galicière. Pas une fenêtre de la Fabrique sans un portrait d’homme ou de femme. Pour la première fois depuis sa fermeture en 1930, le site ouvre ses portes au public en faisant appel à la mémoire collective pour reconnaître l’inconnu(e) à la fenêtre.
Investir un nouveau lieu conduit parfois à de belles trouvailles. Le couple Crouzet ne dira pas le contraire, lui qui découvrit un beau jour que le patrimoine matériel de La Galicière ne se résumait pas aux seuls bâtiments et machines, au demeurant remarquables. S’y trouvait également un autre trésor : des photographies plus que centenaires, sous la forme de six cents plaques de verre datées d’entre 1898 et 1911 et soigneusement conservées dans leurs coffrets d’origine.
Cette collection exceptionnelle de clichés est due au chanoine Romain Crozel (1864-1942), frère du dernier exploitant de l’usine. Portraits ou photographies de groupes, les prises de vue — face à la Fabrique, sur un chemin du village ou devant un monument en Italie — témoignent en règle générale d’une étonnante originalité. Même si la pose est bien sûr de rigueur avec des sujets endimanchés et une mise en scène qui semble parfaitement maîtrisée.
Pour redonner vie à ces hommes et ces femmes, membres de la famille, ecclésiastiques, ouvriers du moulinage, gens du village etc., les nouveaux propriétaires décident d’organiser une exposition pour le moins insolite. Au mois de juin 2002, une centaine de ces photographies, imprimées en très grand format sur un support capable de résister aux intempéries et aux rayons de soleil, prennent place sur toutes les fenêtres des bâtiments. Cent cinquante autres, de plus petite taille, sont accrochées dans la grange aménagée pour l’occasion en Café de l’Inconnu. Les contraintes techniques et financières liées à la numérisation, l’impression et l’encadrement des photographies ont été partiellement allégées grâce au prix remporté à la suite du concours organisé par la Région Rhône-Alpes afin de célébrer les cent ans de la loi de 1901. Originale, pertinente, énigmatique, l’installation des images se veut aussi « appel à témoins » pour inciter le public local à mettre un nom sur ces visages revenus à la lumière après des années d’oubli. Un prétexte à sensibilisation, voire à réappropriation, pour un patrimoine lui aussi laissé à l’abandon pendant des décennies.
Au lendemain des Journées européennes du patrimoine, après trois mois d’exposition, le bilan annonce plus de mille six cents visiteurs, très intéressés par le lieu et son histoire, venus faire part de leurs souvenirs, ayant cherché, album de photos de famille à l’appui, une ressemblance avec un aïeul pour identifier l’un des ces inconnus à la fenêtre. Une dizaine d’anonymes ont du reste retrouvé un état-civil. Parmi eux, Jean-Baptiste Dye, né en 1925 à Saint-Vérand. Son arrière-arrière-petit-fils — après avoir reçu grâce à un proche l’affiche de l’exposition — l’a reconnu. Il vit pourtant à des milliers de kilomètres de Chatte… en Patagonie !

DRAC, De pied en cap
Patrimoine du textile et de la mode en Rhône-Alpes,
Editions La Passe du Vent, Avril 2008